Clouage et enfilade : deux tactiques sur une même ligne
Un clouage immobilise une pièce devant une pièce plus précieuse ; une enfilade attaque d’abord la pièce précieuse et prend ce qui se trouve derrière elle. Les deux se jouent en ligne droite, et les deux se repèrent bien plus facilement quand on connaît leurs signaux.
Qu’est-ce qu’un clouage ?
Un clouage est l’attaque d’une pièce qui ne peut pas bouger sans découvrir une pièce plus précieuse placée derrière elle. Seules les pièces qui se déplacent en ligne peuvent clouer : le fou sur les diagonales, la tour sur les rangées et les colonnes, la dame sur les deux. La pièce clouée est toujours sur l’échiquier, mais elle est paralysée, et une pièce paralysée est une cible.
Dans la base d’exercices de Lichess (6,2 millions d’exercices), le clouage apparaît dans 6,0 % des exercices, près de trois fois plus souvent que l’enfilade (2,2 %). Clouages et enfilades sont deux des dix thèmes de 300 exercices d’échecs, avec trente exercices chacun, d’environ 600 à 1800 Elo. Voici comment les utiliser, et comment s’en sortir.
Trois signaux qui annoncent un clouage
- Une pièce adverse devant son propre roi ou sa dame, sur une ligne que votre fou, votre tour ou votre dame peut atteindre. C’est un clouage qui n’attend que d’être joué.
- Une pièce clouée sur son roi ne peut pas quitter la ligne. Attaquez-la encore, avec un pion si possible : elle ne peut pas s’écarter.
- Une pièce clouée ne défend plus vraiment. Ce qu’elle semble protéger peut se prendre gratuitement.
1…Ta3 place la tour sur cette rangée, et le fou se retrouve cloué sur son roi. Or un fou ne se déplace jamais le long d’une rangée : il ne peut donc plus bouger du tout, et rien ne le défend. Après 2.Re3, 2…Txc3+ le prend. Sortir le roi de la rangée n’y change rien : le fou reste attaqué, et les Noirs le prennent quand même.
Clouage absolu, clouage relatif
Le clouage en c3 était absolu : derrière le fou se trouvait le roi, et aucun coup ne peut laisser son propre roi en échec. Quand la pièce de derrière est une autre pièce, une dame ou une tour par exemple, le clouage est relatif : la pièce clouée a le droit de bouger, mais elle abandonne ce qui se trouve derrière elle.
Un clouage absolu peut gagner la dame dès l’ouverture. Dans le Système de Londres, après 1.d4 d5 2.Ff4 Ff5 3.e3 e6 4.Cf3 Cf6 5.Fd3 Fg6 6.c3 c5 7.Fxb8 Txb8 8.Da4+, les Noirs parent l’échec avec la dame, 8…Dd7?, et 9.Fb5! la cloue contre le roi : les Noirs doivent la donner pour le fou. L’exemple vient de la leçon 3 du Système de Londres en douze leçons.
Le clouage relatif, lui, peut se rompre, et le rompre gagne parfois la partie. Un piège classique de l’Écossaise, le mat de Légal, commence par 1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.d4 exd4 4.c3 dxc3 5.Cxc3 d6 6.Fc4 Fg4 7.O-O Ce5? : le cavalier noir attaque le fou c4, et le cavalier blanc en f3 semble ne plus pouvoir bouger.
8.Cxe5! déplace quand même le cavalier et abandonne la dame. Si les Noirs la prennent, 8…Fxd1 9.Fxf7+ Re7 10.Cd5# : les trois pièces mineures matent le roi. S’ils ne la prennent pas, 8…dxe5 9.Dxg4 rapporte aux Blancs une pièce contre un pion. Le mat de Légal est l’un des dix pièges de L’Écossaise en douze leçons, et notre article sur les pièges de l’Écossaise le présente avec deux autres.
L’enfilade : le clouage à l’envers
L’enfilade se joue sur le même genre de ligne, mais par l’autre bout : la pièce précieuse est devant. Vous l’attaquez, elle doit s’écarter, et vous prenez ce qui se trouvait derrière elle. Ses signaux :
- Un roi ou une dame sur une rangée, une colonne ou une diagonale, avec une autre pièce derrière.
- Un échec le long de cette ligne. Le roi doit s’écarter et abandonner ce qui se trouve derrière lui.
- En finale, un roi et une tour sur la même ligne sont une cible classique.
1.Dg7+ fait échec au roi sur la grande diagonale. Où qu’il aille, par exemple 1…Rd5, le roi quitte la ligne, et 2.Dxa1 prend la dame. Un échec au contact du roi, en revanche, ne marche pas : après 1.Df4+?, par exemple, rien ne protège la dame, et 1…Rxf4 la prend.
Une enfilade n’a même pas besoin d’échec. Dans l’un des exemples commentés de 300 exercices d’échecs, un fou blanc vient en d2 et attaque la dame noire en c3 ; derrière elle, sur la même diagonale, se trouve un fou noir en b4. La dame doit s’écarter, et le fou tombe : 1.Fd2 Dc7 2.Fxb4.
Comment se sortir d’un clouage ou d’une enfilade
La meilleure défense, c’est de ne pas se placer sur la ligne. Avant chaque coup, regardez les lignes qui mènent à votre roi et à votre dame : une colonne ouverte, une grande diagonale, une rangée en finale. Deux de vos pièces sur l’une d’elles, avec un fou, une tour ou une dame adverse capable de l’atteindre : c’est une invitation. Quand il est trop tard pour cela :
- Interposez une pièce moins précieuse. Dans l’exemple du Londres, 8…Cd7 au lieu de 8…Dd7? pare l’échec avec le cavalier. Le cavalier est cloué à son tour, mais la dame et le roi le défendent, et Stockfish juge la position égale.
- Protégez ce qui se trouve derrière. Une enfilade ne rapporte que si la pièce de derrière se prend gratuitement, ou si elle vaut plus que la pièce qui la prend.
- Attaquez la pièce qui cloue, ou ajoutez un défenseur à la pièce clouée : bien défendue, elle n’est plus qu’une gêne.
- Rompez un clouage relatif quand cela rapporte, comme les Blancs dans le mat de Légal. Comptez d’abord : ce que vous gagnez doit valoir plus que ce que vous laissez derrière vous.
Comment exercer son œil
Les clouages et les enfilades se voient de mieux en mieux à force de répétition. Quand vous résolvez un exercice, nommez d’abord la ligne : quelles sont les deux pièces qui s’y trouvent, et laquelle de vos pièces peut l’atteindre. Puis écrivez tous les coups sur papier avant de regarder la solution, comme il faudrait les calculer en partie. Notre article sur comment calculer aux échecs donne une méthode pour cela.
Les vingt exercices gratuits de notre étude Lichess comptent deux clouages et deux enfilades. La fourchette, qui frappe elle aussi deux pièces à la fois, a son propre article, et notre guide des dix motifs tactiques montre comment ils s’articulent.